« Il n’existe pas de position neutre entre l’oppresseur et l’opprimé. Lorsque l’un des deux camps dispose des bombes et d’un soutien financier et militaire illimité […], refuser de prendre parti rend intenable la position du milieu. » — Macklemore
Face aux crises humanitaires majeures et au génocide en cours à Gaza, l’industrie musicale ne peut plus se retrancher derrière le masque de la neutralité. S’abstenir de prendre parole n’a rien d’apolitique : c’est un choix explicite de préserver des intérêts financiers au détriment de l’éthique la plus élémentaire. Alors que les institutions et les grands acteurs du secteur culturel orchestrent le silence ou sanctionnent les voix dissonantes, une partie de la scène artistique rappelle une vérité fondamentale : face à l’oppression, la neutralité n’existe pas.
L’engagement artistique ne saurait se réduire à des postures symboliques. Il exige une prise de responsabilité concrète face à l’urgence. C’est tout le sens de l’initiative portée par le magazine Mosaïque dans son quinzième numéro, qui transforme la création en outil direct de soutien financier pour deux rappeurs gazaouis, BSHNDY et Abu Joury, tout en rassemblant 130 figures de l’industrie (dont Ino Casablanca, Theodora ou La Fève).
Cette démarche ne vise pas seulement à dénoncer, mais à faire exister la culture face aux tentatives d’invisibilisation, comme le souligne le manifeste du magazine :
« Le milieu de la musique doit plus que jamais jouer sa partition dans le soutien à la Palestine. Il faut faire toute la place à la création palestinienne dans les festivals, les featurings, les programmations, les playlists et les radios. C’est ainsi que le grand public connaîtra autre chose que les images de destruction et de désolation. La Palestine, c’est une culture ancestrale fièrement transmise. La soutenir, c’est lutter contre les ambitions d’effacement et d’appropriation du régime sioniste. » — Mosaïque Magazine
Cette mobilisation met en lumière la fracture grandissante entre une base artistique consciente de son rôle social et une industrie institutionnelle figée dans sa passivité.
Dès lors que la contestation quitte les espaces indépendants pour investir le circuit « mainstream », les mécanismes de rappel à l’ordre économique s’activent immédiatement. L’éviction du rappeur américain Macklemore de la tournée d’Ed Sheeran, sous la pression directe de propriétaires de stades américains comme Robert Kraft, illustre la volonté de l’industrie du spectacle de verrouiller l’espace public.
Ce cas met en lumière une posture de repli sous couvert d’« apolitisme » : face à l’ultimatum des promoteurs, Ed Sheeran a fait le choix de la « neutralité » en affirmant ne pas prendre parti. Pourtant, cet apolitisme de façade s’avère hautement sélectif. Lorsqu’il s’agissait de participer à des concerts de soutien à l’Ukraine ou d’arborer publiquement sa solidarité avec certaines causes géopolitiques adoubées par les institutions occidentales (comme en témoignent des photos devenues publiques où il pose avec le drapeau ukrainien), la prise de position ne posait aucun problème. La « neutralité » devient ainsi un refuge opportuniste activé uniquement lorsque la cause défendue dérange les intérêts financiers de l’industrie.
Ce double standard révèle une logique cynique :
Une tolérance, voire une valorisation des causes institutionnellement consensuelles, qui servent d’outil d’image sans menacer les revenus de la billetterie ou des sponsors.
Une censure systématique et un appel à l’« apolitisme » dès lors qu’un artiste utilise une tribune à grande échelle (devant des dizaines de milliers de personnes) pour qualifier la réalité des violences subies par le peuple palestinien.
En qualifiant les appels à la libération de la Palestine de « risque commercial » ou de sujet « trop politique », les décideurs de l’industrie, et les artistes qui s’y soumettent, choisissent délibérément de privilégier le confort financier de leurs partenaires plutôt que le respect du droit international et de la vie humaine.
Mais cette tentative de maintenir un « apolitisme » opportuniste a rapidement provoqué un effet domino inédit. Loin de calmer le débat, la déprogrammation de Macklemore a déclenché une vague de désolidarisation massive au sein même de la tournée : le groupe de musiciens d’Ed Sheeran (notamment les membres de Beoga), ses premières parties ainsi que d’autres artistes comme Finneas ou Aaron Rowe ont publiquement annoncé se retirer de la tournée en soutien à Macklemore et au peuple palestinien.
Comme l’ont souligné plusieurs artistes dans leurs communiqués, refuser de se produire dans des stades qui réduisent au silence les voix critiques ne relève plus du choix politique, mais d’un impératif de conscience : face à la tentative d’imposer le silence, le refus de collaborer devient à son tour un acte de résistance directe au sein des plus grandes infrastructures de l’industrie.
L’argument de l’impartialité invoqué par une majorité d’acteurs de la culture repose sur un sophisme : il met sur un pied d’égalité l’agresseur et l’agressé. Se dire « apolitique » face à la destruction revient à accepter le rapport de force établi et à valider la censure des voix critiques sous couvert de lutte contre le malaise des publics favorisés.
L’instrumentalisation systématique du débat pour déplacer l’attention du massacre effectif vers le « risque » d’en parler constitue une démission morale collective de l’industrie culturelle dominante. Face à cela, la prise de parole à grande échelle transforme la scène de spectacle en un espace de résistance culturelle indispensable. La musique, loin d’être une bulle déconnectée du réel, redevient ainsi le terrain de révélation des fractures éthiques de notre époque.
L’addition des voix, qu’il s’agisse de 130 artistes réunis dans une revue indépendante ou d’une figure internationale acceptant les conséquences financières et professionnelles de ses prises de position, dessine un constat clair : pour une partie grandissante de la création contemporaine, la prise de parole ne relève ni du courage exceptionnel, ni de la stratégie de communication, mais d’une exigence morale fondamentale. Face à la crise humanitaire, la culture est rappelée à sa fonction première : faire acte d’humanité.