BDLM Vol. 1 / WpointM : Au-delà du hit, une mélodie populaire engagée et identitaire

Derrière la fluidité des productions et le soin apporté aux harmonies, Tiakola livre une mélodie engagée, profondément imprégnée des codes du rap français. À travers cet album, il dresse une véritable cartographie sociale et identitaire : des prises de position assumées, un ancrage territorial fort, un hommage appuyé à ses racines congolaises et un regard lucide sur les fractures urbaines comme sur la face sombre de la notoriété.

L'engagement politique comme prolongement du terrain

L’album s’ouvre sur une prise de parole lourde de sens avec le titre Les Misérables, introduite par la voix d’Aly Diouara, maire de La Courneuve et député LFI. En posant le constat des déterminismes sociaux, des difficultés d’épanouissement local et des trajectoires d’ascension sociale au quartier, cette intro ancre le projet dans une sociologie politique de la banlieue à l’approche d’échéances électorales cruciales.

Loin de se cantonner à une présence symbolique, Tiakola prend directement la parole dans AF1 Nouvo avec des punchlines frontales contre l’extrême droite :

 

> « Fck le RN c’est ma position. Qui prétend faire de la mélo sans prendre position ? »

> « Fck Marine Le Pen et Bardella »

 

L’artiste interroge la responsabilité sociale du mélodiste dans la cité et revendique la mélodie des blocs comme un outil de résistance et de conscientisation à part entière.

L’Afrique au cœur du son : transmission, mémoire et réappropriation culturelle

WpointM s’articule comme une ode explicite au Congo et au continent africain, analysant la musique comme un vecteur de transmission intergénérationnelle. Tiakola y réaffirme son héritage culturel et diasporique à travers plusieurs choix forts :

 

  •  Des samples et références historiques : Le titre Savage intègre un sample de Niama Na Etumba (2007) de L’Or Lemba Mbongo, classique de la musique chrétienne en RDC. Dans ses textes, il tresse des lauriers aux piliers de la mémoire collective congolaise « King Kester, c’était le ref avant Biggy / Werasson, c’était la ref avant Jay-Z, merci pour les rumbas de Koffi » ou en réaffirmant sa filiation musicale par le refrain de Zaïko Langa Langa sur La vie d’un homme.
 
  • Hommage aux cultures urbaines africaines : Sur le morceau Melo décalé, il invoque l’énergie de Douk Saga, de la Jet Set, de DJ Arafat et de Djobane Djo, tout en posant une critique socio-économique directe adressée aux plateformes pour une meilleure monétisation des artistes afro-francophones : « Maintenant qu’j’ai pu attirer votre attention, j’ai un message à faire passer à YouTube et toutes les plateformes Commencez à monétiser les clips vidéo de nos artistes afro-francophones, s’il vous plaît, on y va !« 
 
  • Ancrage linguistique et territorial : Le lingala traverse l’album comme une langue de résistance et d’appartenance, que ce soit sur Caméléon (« Oyo Congo, einh Mboka elengi… ») ou dans La vie d’un Homme. Il revendique ses origines ainsi que l’importance de s’y raccrocher tout au long du projet, une ferveur identitaire qui s’affirme jusque dans la plume de Niro (« Mon sang est congolais »).
 

Les codes du rap, le milieu urbain et la critique des institutions

Malgré la dominance des lignes mélodiques, Tiakola conserve l’analyse brute des codes du rap et du vécu à La Courneuve (93) :

 

  • Violences institutionnelles et stéréotypes : Il aborde l’impact psychologique des rapports de force avec l’État (« Bavures s’accumulent normal… des familles en deuil rien que ça dort mal ») et déconstruit la stigmatisation médiatique en détournant une célèbre formule politique (« C’est nous les auteurs, le bruit et l’odeur en direct de France 3 »).
 
  • Acculturation et pression de l’industrie : Il pointe du doigt les dynamiques d’assimilation culturelle imposées par l’industrie musicale (« Ils veulent que je change mon éloquence pour que ça plaise à la Grande France… C’est des sons de camping entraînants »).
 
  • Prise en compte des marginalités : La présence de Theodora sur La nocturne apporte un éclairage sociologique brut sur la précarité du genre et les femmes sans domicile (« Celles qui rêvent de rentrer et meurent de froid »).
 
  • Capital social et solidarité de classe : L’ancrage au 93, la présence de La Mano et Triangles des Bermudes, ainsi que les rappels constants à son groupe d’origine 4Keus (interpolation d’O’KCLH, co-écriture d’HK La Paille) soulignent un refus de la rupture avec son milieu d’origine.

L'héritage Hip-Hop et la création collective

L’album témoigne d’un profond respect pour la culture rap perçue comme un patrimoine académique et populaire, concrétisé par des références à Médine (« Paname influence le monde… ») ou PNL (« Faut qu’j’rentre dans la légende comme Tarik et Nabil »).
Cette exigence se retrouve dans la dimension collaborative de l’écriture. Tiakola s’est entouré d’auteurs aux signatures fortes pour nourrir la matière textuelle : S.Pri Noir (crédité sur 5 titres), Dinos (sur le titre Juda), Dosseh (Mission), La Fève (Bottega), Niro ou encore HK La Paille.

Désillusions affectives et l'isolement du transfuge

Au-delà des revendications collectives, l’album explore la psychologie individuelle et l’impact de la réussite sociale. Les relations sentimentales y sont analysées sous l’angle du désenchantement (« J’ai cherché l’amour j’l’ai jamais trouvé »), doublées d’une méfiance généralisée face à l’altération des rapports humains induite par l’argent (fil conducteur du titre Juda).
Mais c’est dans la sociologie de la notoriété que le disque touche à ses moments les plus sombres. À travers sa collaboration avec Jorja Smith (Jet Lag) et le morceau Mission, l’artiste exprime le vertige et le sentiment d’aliénation qui accompagnent le sommet :

 

« Mais j’suis au sommet mais j’me sens isolé »

 

Un malaise structurel face au succès qui vient conclure le projet sur une note d’introspection lucide, rappelant que derrière l’icône de la mélodie populaire reste un individu confronté aux paradoxes de son ascension.